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© photos ADM
Jean Desmier
Un dessin
C'est d'abord une rencontre avec un univers d'émotions que l'on transporte en soi depuis des temps bien lointains. Disons que ça peut être l'enfance. Ces émotions ne nous quitteront jamais plus et resurgiront quand elles le désireront, à l'instant du chagrin, ou à celui de la joie. Pour moi, elles ont le goût de l'océan ces émotions. Elles sont sans doute nées à ses pieds... Ces impressions sont un nuage qui m'entoure. Ce nuage émet une parcelle figée, possédant l'apparence d'une image qui se targue d'être une ambassadrice fiable. C'est l'idée. Certains l'espèrent géniale. Moi je m'en méfie beaucoup. C'est une roublarde, qui se chargeant de séduction désirerait qu'on en reste là, qu'on s'en tienne à elle. Trop l'écouter serait la mort du dessin avant qu'il ne soit né. Cette idée a le seul mérite d'avoir, pendant un bref moment, permis d'intensifier ma relation au « nuage ». Elle ouvre la porte.
Sur le dessin il y a un « Hôtel-Casino », à cette échelle et de cette sorte qu'on ne peut l'avoir connu qu'enfant sans jamais l'avoir visité.
À l'intérieur du casino, il y a les « créatures », femmes-danseuses jamais approchées, mais dont on sait qu'elles vous donneront à jamais le goût de la vie. C'est un lieu que l'océan éclaire de ses murmures inlassables. Et les femmes tournent, dansent, dans les bras de servants amoureux qui sont un peu moi quand je serai grand ; comme l'océan, c'est un peu moi aussi quand je saurais aimer ; comme tout ce qui frôle ces femmes danseuses voudrait être né de moi.
Alors on se rend bien vite compte que la reproduction de l'idée, même séduisante et « géniale » ne suffira jamais à traduire les turbulences de l'émoi. Cet émoi a traversé des désirs appartenant à la fois, à ce là-bas, bien avant, et puis à ce plus tard, bien plus tard, et à ce si près d'Elles jusqu'à ce parfum du dessous de leur robe en mouvement, mais jamais vraiment nous ne pourrons dire notre certitude de les avoir atteintes...
Alors il faut construire et revoir les grandes lignes du dessin, qu'elles se tendent, que les surfaces se teintent, s'opposent et ainsi s'éclairent, lentement, lentement, comme sera à chaque fois lente cette lente remontée du temps vers l'émotion. Et alors survient le moment où l'on se prend à croire que le dessin existe.
Moment de fébrilité. Temps de fierté. Le peintre est paon. Le temps d'une roue et déjà quelque incident grotesque survient. Pauvre dessin enlisé à sa feuille, pataugeant dans ce qui n'est plus que noire poussière de fusain. Mais maintenant cette petite griffure là-bas veut redonner espoir.
Et puis et puis..., succession de doutes et de croyances jusqu'à cette impression d'avoir atteint ce commencement définitif du dessin. Celui où il faut s'arrêter car il s'agit d'une autre existence. L'idée a été dépassée. C'est maintenant de l'espace, de la lumière, de la relation au temps. C'est une tension, née directement de ce désir de traduire et d'atteindre là où on est sans doute le plus vrai, mais sans en être jamais certain. Pourtant, c'est comme si quelque chose du nuage avait accepté de se « suspendre » à jamais...
C'est le désir qui sert à dessiner le désir.
Jean Desmier
Les Enclos
Les EncLos sont comme des jardins secrets entourés d'océans ou de noirs profonds. Fermés en apparence, ces lieux ouvrent à d'autres libertés. Liberté de jouer, de rêver, de mêler rêve et réalité. Liberté d'endosser les rôles de l'éphémère ou de l'éternel.
Les règles de vie en ces enclos sont propres aux agissements de chacun des acteurs, mais de l'importance de ces règles nous dirons surtout qu'elles doivent conduire à mieux explorer le monde du regard à travers l'exercice de la contemplation ou celui de s'adonner au simple plaisir d'être vu.
Belles faussement endormies et servants adorateurs y éternisent leurs passions sous la seule surveillance des ciels, de la course des vagues et du mouvement d'horloge des paquebots.
Quelques signes doivent suffire à traduire cela, signes dont la distance qui les sépare, leur tension lumineuse et leur façon de s'inscrire dans le noir et le blanc en font les seules véritables clefs de ces jardins. Ainsi que l'existence du dessin en tant que tel doit être l'unique garante de ces passions encloses.
La narration plastique est possible tant qu'elle demeure source du dessin dans sa matérialité. Dès qu'elle se fait trop pesante, elle doit s'arrêter. Francis Bacon, dans un entretien avec David Sylvester, traiterait presque de pleutres les « abstraits » qui, pour lui, cherchent à fuir la difficulté de la figuration. Malgré l'impression un peu réactionnaire qu'il pourrait sembler générer, ce propos pose le véritable problème. Le désir de peindre prend forcément corps (entre-autres) dans une impulsion de traduire — que celle-ci soit née sensation, concept, événement poétique, récit... — et vivra, tout le long du processus créatif qui lui fera suite, en bonne entente, ou au contraire, vilainement encombré par cette phase inévitable de sa propre émergence.
De cet accord entre le désir de traduire et celui de respecter l'énergie propre à l'acte de peindre, dans le maintien constant de ce périlleux équilibre, dépendra l'apparition d'une juste résonance finale en étant parvenu, pour le peintre abstrait, à ne pas sombrer corps et bien dans les abysses esthétisantes du formalisme, et pour le figuratif, dans celles d'un illustratif complaisant et réducteur.
Jean Desmier

© photos ADM
Venise
Place Saint Marc. Badauds, personnages du Carpaccio, photographe frénétique, Sainte Ursule suppliant et cet écrivain venu pour y mourir semblent se croiser à jamais sous le regard étrangement fixe d'une courtisane. Venise rassemble.
De cette cité des visions, de ce royaume aux séductrices mémoires, nombreux se sont risqués à entreprendre le portrait. Avec une inconscience sans mesure pour beaucoup, avec habileté et talent pour certains autres, mais qui pourrait donc sans crainte se vanter d'avoir su échapper à l'embuscade du cliché lorsqu'il tentait de saisir l'enchantement de cet espace ? Cadrée de près, Venise sombre très vite en « carte postale ». De trop loin survolée qu'adviendra-t-il alors de la mouvance luisante de ses eaux, des silences ensoleillés d'un campo, des bavardages ricochant à l'angle d'un palais.
Ainsi prévenu, je savais que Venise ne me laisserait pas l'atteindre. Je décidai donc, fort de l'insolence bienheureuse des cancres que Venise viendrait à moi et tentai dès lors de l'attirer dans mes rêveries paresseuses. Ici, Sainte Ursule peut-être, ou quelque lumineuse madone bellinienne, pourrait se prêter à la fougue du photographe insatiable ; là, Tiepolo et son obstination à vouloir tout regarder « par en dessous » finirait bien par rendre libertin un de ses anges les plus vertueux et, qui sait, s'il ne serait pas possible pour la petite vierge du Titien de nous conduire à une Présentation buissonnière du côté de l'arsenal.
Par l'entremise mais à l'inverse du Canaletto, vedutiste et scénographe dont on ne peut ignorer l'application qu'il employait à vouloir faire croire à la vérité de ce qu'il représentait, et en lui empruntant certains de ses motifs les plus chers, j'ai donc commis ces six rêveries où, prêchant le faux en promenades indolentes, je ressentis parfois l'impression précieuse de côtoyer ce vrai profondément enfoui au coeur des paradoxes de Venise, là où le temps sait se mêler malicieusement au temps, la distance égarer les distances, et la lumière se travestir sans cesse pour ne pas se faire prendre.
La nature même du dessin est de nous permettre de tels franchissements qui s'avéreraient impossibles par tout autre moyen, la contrepartie étant qu'il nous faut accepter que ce que nous appelons réalité, n'est peut-être pas ce auquel il nous est habituellement plus confortable de croire. De même il nous faudra reconnaître que dans l'acte de traduire, la cohérence est une notion essentielle et sa nécessité n'est pas réservée à la seule représentation rétinienne de l'espace. Cette cohérence, Giotto la détenait, en faisait oeuvre et aucun perspectiviste même le plus savant ne peut se vanter depuis d'avoir pu l'en dessaisir.
Face à Venise, lieu des maintes foultitudes où les perceptions les plus aguerries s'enivrent, que peut donc entreprendre celui qui aimerait en exprimer ne serait-ce qu'un peu de son souvenir ? Il s'en remettra au dessin considéré comme une porte des questions. De là naîtront, si tout se passe bien, quelques principes et repères propres à édifier les prémices d'un reflet.
Juste la mesure d'un pas dans cette liberté de traduire ?
Jean Desmier
Expositions personnelles
© photo ADM
Déclinaison pour une belle amoureuse Est-ce par négligence ou difficulté à pénétrer ce langage symbolique, mais le fait est, qu’en tant d’années de vie si belle près d’elle, je ne lui offris que bien peu de fleurs…
Un jour, voulant lui dire ma joie qu’elle revienne, je lui dessinai, hors de tout autre enjeu que celui de l’élan qui me portait, un bien modeste bouquet sur une petite table.
Je ne me posai pas comme à mon habitude cette bien encombrante question du sujet, ni ne m’interrogeai non plus sur l’intérêt plastique de mon geste. De cette gratuité, de cette "innocence" de pensée, la trace qui en advint, comme échappée de moi, me laissa un sentiment étrange. Était ce donc ça l’instant où, ne le cherchant pas, un quelque chose choisissait d’apparaître ?
L’éternel rêve du peintre est de trouver la clef du "signe", ce signe qui ne décrirait pas les choses, mais saurait dire de ces choses, tout ce qui, sans sa présence, ne deviendra jamais visible.
Alors, sans plus attendre je décidai d’offrir à la femme que j’aime toutes les fleurs que je ne lui avais jamais offertes.
2009


© photos ADM
Déclinaison pour une belle amoureuse (dessins), Galerie des Editions L. Mauguin – Paris
2008
Un Été Contemporain, Galerie de l'Aubanne – Brissac-Quincé
2006

© photos ADM
Les ports, Paysages de Vanité, Centre d'Art de l'Ancienne Synagogue – La Ferté-sous-Jouarre
Dessins érotiques, Greata Pasquini et Matteo Banchi – Paris
2003
Les Enclos & Venise, Galerie Trait Personnel – LYON
2002-01-03
Peintures et gravures les ateliers d'Ivry, Manufacture des OEillets
2000
Venise, Petites scènes de la vie des femmes, Galerie Callu Mérite – PARIS
Grands Hôtels, les Enclos, Paysages, Galerie de l'E.S.A – PARIS
1997
Les Maisons, Tentatives d'enlèvements, Galerie de l'E.S.A.– PARIS
Hôtel de ville – Le MANS
1993
La promenade des hommes, Galerie Anne Robin –PARIS
1991
Extraits 1980-1990, Galerie de l'E.S.A. – PARIS.
Les marcheurs. Natures mortes, Galerie Anne Robin –PARIS
Expositions collectives
2007
Ciels de Lit (dessins), Chambres (monotypes), galerie de l'Aubance – Brissac Quince
2006
Centenaire Samuel Beckett, Centre d'Art de l'Ancienne Synagogue – La Ferté-sous-Jouarre
2004
Océan, Manufacture des OEillets – Ivry
2003
Galerie Callu Méritr– PARIS
XS 2004, Galerie Trait Personnel – LYON
2001
80 dessins du xxe siècle, Galerie Callu Mérite – PARIS
1999
Galerie Callu Mérite – PARIS
1996
Artistes sur canapé, Galerie V.I.A. – PARIS
1995
SIAC - STRASBOURG
Piazze, Galerie Anne Robin – PARIS
1993
Papiers d'Artistes – PARIS
Europe Art – GENÈVE
1991
Galerie Anne Robin – PARIS
1990
SAGA, Grand-Palais – PARIS
1984
FiAC, Grand-Palais – PARIS
1982
Galerie Brewster – NEW-YORK
1978
Le portrait, Galerie Sylvia Bourdon – PARIS
Bibliographie


© photos ADM et Isabelle Lecourt
Désir, désir. à propos de « petites scènes de la vie des femmes ». La libre essentielle (févier 2001)
Habiter son imaginaire à propos du « livre des Maisons », Le matricule des Anges, (janvier 1998)
Les maisons, Nathalie Mercier, le Généraliste (mars 1997)
Trait de patience, Jean-Jacques Lévêque, Le Matin (mars 1986)
La promenade des hommes, Juliette Kahane (novembre 1993)
Jean Desmier, Françoise Monnin, Artension (novembre 1991)
De quelques tiraillements sur le papier, Jacques Jouet (octobre 1991)
Jean Desmier in « Le dessin », Gérard Xuriguera, éditions Mayer, 1987
Le baiser, Jean-Jacques Lévêque, Le Matin (novembre 1986)
Ça se passe rive droite, Jean Desmier, France-Soir (juin 1984)
Étrange Desmier, Claude Libert, Le Figaro (juin 1983)
Desmier : description et ruine du temps, Pierre Bourgeade (mai 1983)
L'absent des chambres, lsaure de Saint-Pierre (mars 1979)
Le trait d'éros, Jean Marie Tasset, Le Figaro (mars 1979)
Éditions
Le livre des Maisons, éditions Éolienne, 1997
Petites scènes de la vie des femmes, éditions Éoliennes, 2000
Les Enclos, revue Hespéris n° 7, 2001
© Dia TP, invitation exposition photo Tuzet
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Ambiance pour l'exposition Vinyl Event à la galerie Trait Personnel
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